Les Baronnes – De l’ombre à l’écran : ces femmes qui se voient enfin exister

Le film Les Baronnes (2025) raconte l’histoire de quatre femmes vivant à Molenbeek, dont la vie bascule lorsque l’une d’elles découvre que son mari mène une double vie. Refusant de subir la situation, elle décide de reprendre le contrôle de sa vie en réalisant un rêve oublié : faire du théâtre et jouer une pièce de Shakespeare. Elle entraîne alors ses amies dans cette aventure.
À travers une histoire à la fois drôle et touchante, le film aborde plusieurs thèmes importants comme l’émancipation des femmes, la solidarité, la quête d’identité et la possibilité de changer de vie à tout âge. Il met aussi en lumière la vie dans les quartiers bruxellois, notamment à Molenbeek.
Parmi ses particularités, le film se distingue en donnant une place centrale à des femmes d’âge mûr issues de l’immigration, dont les parcours restent encore peu visibles à l’écran. Il s’inscrit également comme une sorte de suite du film Les Barons (2009), en proposant cette fois une perspective différente, centrée sur une autre génération, tout en conservant un ton à la fois réaliste, poétique et plein d’humour.
Les apprenantes du cours d’alphabétisation sont toutes des femmes bruxelloises issues également de l’immigration, dont l’âge varie entre 33 et 70 ans. Certaines d’entre elles ont dû changer de vie, apprendre à se débrouiller seules, se soutenir entre amies, élever leurs enfants. Nous avons donc pensé qu’il serait pertinent de faire une sortie au cinéma avec elles.
Nous nous sommes donc rendues à l’Espace Magh où nous avons été accueillies avec un petit-déjeuner avant de nous installer dans la salle de projection. Le film était à la fois drôle et émouvant. À plusieurs reprises, la salle entière s’est mise à rire. Le réalisateur du film, Nabil Ben Yadir, est ensuite venu se présenter, accompagné de sa mère, coréalisatrice du film, ainsi que de l’une des actrices. Il nous a expliqué que, lors de son film Les Barons, sa mère avait été déçue du manque de personnages féminins. Une remarque qui l’a profondément touché et qui a donné naissance à ce second film, centré sur ces femmes et ces mères trop peu représentées. Un projet d’autant plus fort qu’il a été coréalisé avec elle.
À la fin de la séance, j’ai demandé aux apprenantes ce qu’elles avaient pensé du film. Elles m’ont dit qu’elles l’avaient globalement bien aimé et qu’il était assez drôle, même si l’une d’entre elles n’a pas tout compris. Une autre a moins apprécié les moments qui s’éloignaient de la réalité. En effet, certaines scènes sont abstraites, un peu irréalistes et poétiques, ce qui peut rendre la compréhension plus difficile. Elles ont aussi exprimé une certaine révolte face au comportement de certains hommes envers les femmes.
Certaines ont été très émues, moi y compris au point de verser des larmes. J’ai été touchée par le courage et la solidarité entre les femmes, ainsi que par la force des liens entre les personnages. J’ai également été particulièrement émue en observant les réactions des apprenantes pendant le film, notamment lorsqu’elles semblaient se reconnaître dans certaines situations, comme la nostalgie des souvenirs de jeunesse, les difficultés dans le mariage ou encore la charge mentale des femmes/mères aussi grande et lourde que si elles avaient plusieurs cerveaux dans le même crâne, des yeux derrière la tête et quatre bras.
Plus tard durant un cours, j’ai mentionné un passage du film dans lequel l’héroïne retrouvait sa boîte à souvenirs de sa jeunesse, celle qui enfermait son rêve : la pièce de Shakespeare. Je leur ai demandé si, comme elle, elles avaient eu des boîtes à souvenirs. Elles m’ont presque toutes dit oui.
« J’en ai une quelque part dans mon grenier, je pense qu’il y a des lettres et des photos dedans. »
« J’en avais une quand j’étais jeune, mais je ne sais plus où elle est, j’avais aussi un carnet mais c’était il y a longtemps. »
Le cours suivant, nous avons parlé de leur mariage, des bêtises de leurs enfants, de leurs meilleurs souvenirs. L’une d’entre elles a même apporté ses photos de mariage, toute fière de partager avec nous ce souvenir précieux.
À travers les échanges, les souvenirs partagés et les émotions vécues ensemble, on comprend que ces femmes, comme les “baronnes”, ne sont pas seulement des mères ou des épouses : ce sont des personnes avec un passé riche, des rêves parfois oubliés et une force incroyable.
Les cours d’alpha ne sont pas seulement un lieu pour apprendre à lire et à écrire. Ils sont aussi un espace où ces femmes peuvent se retrouver, partager, se soutenir, s’émanciper et se souvenir.




