Les jeunes manquent-ils vraiment de vocabulaire ?

31 Janvier 2026

Une idée reçue qui mérite d’être questionnée

Depuis plusieurs mois, une question me trotte dans la tête : les jeunes manquent-ils réellement de vocabulaire ?

À Inser’action, j’ai remarqué quelque chose qui m’interpelle. Lorsqu’on demande à un jeune de raconter une activité, d’exprimer son avis ou simplement de décrire sa journée, la réponse se limite souvent à quelques mots, parfois même à un simple mouvement de tête. Rien d’alarmant, mais suffisamment répétitif pour éveiller ma curiosité. Est-ce un manque de motivation ? De confiance ? De timidité ? Ou est-ce vraiment un appauvrissement du vocabulaire ?

En cherchant, je suis tombé sur une phrase très répandue :
« Les jeunes d’aujourd’hui n’utilisent que 400 à 500 mots. »
Une phrase choc… mais trompeuse.

Les adolescents ne se limitent pas à 500 mots. Ils connaissent en réalité entre 20 000 et 35 000 mots en moyenne. Ce qui change, ce n’est pas la richesse du vocabulaire, mais l’usage qu’ils en font au quotidien, souvent réduit à un registre familier, rapide et efficace. L’enjeu n’est donc pas le nombre de mots, mais l’aisance à s’exprimer. Et pour comprendre ce phénomène, rien ne vaut la parole des jeunes eux-mêmes.

Le mythe des « 400 à 500 mots » : explication rapide

La phrase selon laquelle « les jeunes n’utilisent que 400 à 500 mots » vient d’une mauvaise interprétation. On confond souvent deux notions :

  • Le vocabulaire passif : tous les mots qu’un jeune comprend quand il les lit ou les entend. Cette réserve est très grande, entre 15 000 et 35 000 mots en moyenne.

  • Le vocabulaire actif : les mots réellement utilisés chaque jour. Cette partie est forcément plus réduite, car on répète souvent les mêmes expressions dans les mêmes contextes.

Le chiffre « 400 à 500 mots » ne représente donc pas le vocabulaire total des jeunes, mais une estimation très limitée de leur usage quotidien dans des situations simples.

Ce n’est pas qu’ils ne connaissent pas les mots, c’est qu’ils ne les mobilisent pas toujours lorsqu’ils parlent, souvent par stress, manque d’habitude ou crainte de se tromper.

Ce que disent les jeunes : un silence qui parle beaucoup

Les témoignages récoltés montrent que la difficulté à s’exprimer n’a pas toujours à voir avec le vocabulaire en soi, mais plutôt avec ce qui se passe à l’intérieur d’eux : le stress, la peur du regard, le contexte, l’impression de ne pas avoir « les bons mots ».

1. La peur de se tromper ou de ne pas trouver ses mots

Deux jeunes sur quatre évoquent directement la peur de dire quelque chose de faux ou de ne rien savoir répondre.

  • Susan (11 ans) : « J’ai peur de me tromper et de ne pas savoir quoi dire. »

  • Malak (13 ans) : « J’ai peur de me tromper. J’ai besoin de plus de temps pour répondre. »

Cette peur bloque l’accès à des mots pourtant connus. Le vocabulaire n’est pas absent : il est « gelé ».

2. Le rôle du contexte social : parler devant des inconnus, un défi

Les jeunes sont très sensibles au cadre dans lequel on leur demande de s’exprimer.

  • Rim (13 ans) : « Ce qui me bloque le plus, c’est quand je parle à des gens que je ne connais pas. »

  • Mohammed Amine (13 ans) : « Je ne suis pas toujours à l’aise avec les personnes. »

Le vocabulaire dépend donc aussi de l’environnement émotionnel. Plus l’adolescent se sent observé, jugé ou peu en confiance, plus il réduit ses prises de parole.

3. Les relations de confiance facilitent l’expression

Tous les jeunes interrogés disent qu’ils parlent beaucoup plus facilement en présence de personnes proches :

  • la famille,

  • les amis,

  • les éducateurs avec qui le lien est installé.

Susan précise :
« Je me sens plus à l’aise avec ma famille, mes amis et quelques éducateurs. »

Le vocabulaire se déploie dans un espace sécurisé, jamais sous pression.

4. Les réseaux sociaux : une influence réelle, mais limitée

Les jeunes n’ont pas l’impression que les réseaux sociaux transforment réellement leur manière de parler.

  • Malak et Mohammed : « Non, pas vraiment. »

  • Rim : « Ça m’influence juste dans mes expressions. »

Autrement dit, les réseaux sociaux n’appauvrissent pas le vocabulaire, mais diffusent des expressions courtes et très émotionnelles, qui deviennent des réflexes linguistiques. Cela limite parfois l’utilisation de mots plus variés, sans les faire disparaître.

Alors, manque de vocabulaire… ou manque de conditions pour s’exprimer ?

Les témoignages montrent clairement que :

  • les jeunes ont du vocabulaire ;

  • mais ils n’osent pas l’utiliser dans certains contextes ;

  • le silence n’est pas un signe de vide lexical, c’est un mécanisme de protection.

À l’adolescence, le jugement des autres prend une grande place. Dire quelque chose, c’est prendre un risque. Mieux vaut parfois ne rien dire que dire « quelque chose de bête ».

Ce phénomène est bien connu en psychologie du langage : plus le stress augmente, plus la capacité à sélectionner les mots diminue. Ce n’est donc pas la connaissance qui manque, mais l’accessibilité.

Comment les accompagner ?

Pas besoin de grandes théories. Quelques gestes simples peuvent déjà changer beaucoup.

  • Créer des petits groupes
    Les jeunes l’ont dit eux-mêmes : le petit groupe aide énormément. Moins de regard, plus d’aisance.

  • Laisser du temps pour répondre
    Certains adolescents ont besoin de quelques secondes pour organiser leur pensée. Les réponses « je sais pas » disparaissent souvent si on laisse un espace calme.

  • Valoriser les paroles, même courtes
    Une petite réponse mérite d’être accueillie positivement. Cela encourage la prise de parole future.

Enrichir le vocabulaire… en contexte

Plutôt que de faire apprendre des mots, il faut les utiliser dans :

  • des jeux,

  • des activités,

  • des discussions guidées,

  • des mises en situation.

Le mot devient alors vivant, utile et mémorable.

Conclusion : les jeunes n’ont pas « perdu » leurs mots — ils ont besoin qu’on les libère

L’idée que les jeunes n’utilisent « que 500 mots » fait peur, mais elle ne reflète pas la réalité.

Leur vocabulaire est riche. C’est leur capacité à l’exprimer qui varie selon le contexte, l’émotion, la confiance et les habitudes.

Le rôle des adultes n’est donc pas de « remplir un vide », mais d’ouvrir un espace où les mots peuvent sortir, sans pression, sans jugement, avec bienveillance.

Et lorsqu’on écoute les jeunes, on se rend compte qu’ils ont beaucoup à dire.
Il suffit parfois d’être là, d’attendre un peu… et de leur faire confiance.

Agudelo Santiago
Éducateur

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