Fuir pour vivre : le parcours bouleversant de Rahil

En travaillant à la permanence, nous sommes amenées à rencontrer plein de types de profils différents, des familles, des mamans parfois dépassées, des papas en difficulté, des jeunes qui ont besoin d’un coup de pouce, etc. Parmi toutes ces personnes, j’ai rencontré et commencé à accompagner Rahil, un jeune afghan. Son parcours nous a beaucoup touché alors nous lui avons demandé s’il était d’accord de le partager à tous ceux qui lisent ce journal et il a accepté avec plaisir.
Actuellement, nous avons la chance d’accueillir une nouvelle stagiaire, Samana, qui parle le Dari, soit la même langue que Rahil. C’est donc Samana qui a réalisé l’interview afin de permettre à Rahil de s’exprimer librement sans être limité par les barrières de la langue.
Pour donner un peu de contexte, la situation en Afghanistan est compliquée depuis déjà de nombreuses années. En 2021, les forces internationales quittent l’Afghanistan, ce qui permet aux talibans de reprendre progressivement le contrôle de nombreuses provinces. En quelques jours, le gouvernement s’effondre, plongeant le pays dans une période d’instabilité et d’incertitude.
Après la prise de pouvoir des talibans, de nouvelles règles strictes sont instaurées et doivent être respectées sous peine de sanctions sévères (prison, violence, meurtre).
Avant ces événements, Rahil nous explique qu’il vivait avec sa famille (sa mère, son père, trois petits frères et deux jeunes sœurs). Ils allaient à l’école, à la mosquée, faisaient du sport et des balades en ville à Kabul. Son oncle travaillait avec les États-Unis et avait trouvé un poste à son père au ministère des affaires étrangères. Suite à l’arrivée au pouvoir des talibans et l’effondrement du gouvernement, le système scolaire s’est dégradé, les enseignants n’avaient plus le droit d’exercer ce métier et ont été envoyés dans les usines pour travailler. Quant aux personnes ayant des contacts professionnels internationaux, elles étaient considérées comme des traîtres et traquées par les talibans.
À l’âge de 14 ans, Rahil a dû arrêter l’école. Au même moment, les talibans avaient essayé de piéger son père qui a donc dû fuir dans la ville de Nimruz. Constatant l’absence de son père, les talibans ont décidé de se présenter chez eux et de s’en prendre à son fils aîné : Rahil. Celui-ci a rapidement rejoint son père et ensemble ils ont entamé le voyage vers la Belgique sur les conseils de son oncle.
Rahil explique qu’il avait très peur durant cette période. Ils étaient des milliers à fuir dans les montagnes et divisés en plusieurs groupes, les femmes et les enfants devant, les jeunes et les hommes ensuite. Lors d’une intervention de la police iranienne sur le chemin, Rahil a subitement été séparé de son père au moment de prendre la fuite.
« Quand j’ai demandé aux passeurs s’ils savaient où était mon père, j’ai senti au fond de moi que je ne le reverrais jamais ».
Rahil n’a jamais pu dire au revoir à sa famille dans son départ précipité.
Dans son périple, Rahil est passé par l’Iran, la Turquie, la Grèce où la police l’a intercepté et ramené en Turquie, la Bulgarie, la Serbie, l’Autriche, la Hongrie, la Suisse et la France pour finalement arriver à Natoye (ville belge près de Namur).
« Tout ce temps, j’avais la chair de poule et les poils hérissés jusqu’à ce que j’arrive en Turquie où j’ai pu retrouver un autre de mes oncles. J’avais peur et je me sentais surtout très seul ».
Le voyage a duré 5 mois et Rahil est enfin arrivé ici à l’âge de 15 ans.
« Je ne me rappelle pas trop du reste du voyage, j’essaie d’oublier parce que tout ça me stresse très fort ».
Une fois arrivé en Belgique, Rahil explique qu’il s’est senti très bien accueilli et qu’à chacune des étapes parcourues ici, il a toujours trouvé des personnes bienveillantes pour l’aider. Rahil a pris un peu de temps à s’habituer à la culture belge notamment les codes vestimentaires et les heures de table (petit déjeuner, déjeuner, goûter, souper).
« Le plus difficile c’était la nourriture très différente de chez moi, au début j’avais du mal à manger ».
À son arrivée à la Croix-Rouge, Rahil s’est fait d’autres amis afghans de son âge avec lesquels il reste en contact encore aujourd’hui bien qu’ils soient dispersés un peu partout dans le pays et que la plupart ne soient toujours pas en situation régularisée.
Il a aussi fréquenté des AMO qui lui ont permis d’en apprendre plus sur la culture et les villes de Belgique.
Aujourd’hui, Rahil va à l’école et prend des cours de français. Il aimerait commencer le sport, devenir mécanicien, ouvrir son propre garage et aider sa famille à le rejoindre parce qu’il ne pense pas qu’il y ait d’avenir pour eux en Afghanistan.
Cette interview était chargée d’émotions et a beaucoup résonné en Samana :
« Étant moi-même afghane et porteuse d’un vécu migratoire similaire, l’échange avec Rahil s’est installé naturellement dans une atmosphère de confiance. Lors de l’entretien, nous avons échangé en Dari qui est une des langues principales parlées en Afghanistan.
Cette proximité a facilité la communication, tout en renforçant ma responsabilité face à son récit. Ce qui m’a le plus marquée c’est la manière dont Rahil a évoqué la disparition de son père, un sujet particulièrement difficile à aborder. Tout au long de l’entretien, j’ai ressenti à la fois de la compassion et un soulagement, ainsi qu’une profonde admiration pour son courage, car il a dû tout abandonner à un âge très précoce.
À travers cet article, il m’a semblé essentiel de rappeler que chaque personne immigrée porte une histoire singulière, qui n’est pas toujours joyeuse ni visible. Mettre ces récits en mots, sous forme d’article, permet de rendre compte de la réalité vécue derrière les chiffres et les discours, et de donner un visage humain aux parcours migratoires. »









